La Guerre des Mondes

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La Guerre des Mondes
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Note : 5 etoiles
Réalisateur :
Steven Spielberg
Editeur
: United International Pictures
Sortie : 2005
Durée : 116 minutes

La Guerre des Mondes de Steven Spielberg Steven Spielberg n'est pas le premier réalisateur à adapter la Guerre des Mondes, roman considéré comme le plus grand chef d'oeuvre de Herbert George Wells. Ecrit en 1898, et sous couvert d'une invasion martienne, ce classique des classiques dénonçait le colonialisme de l'époque victorienne, et annonçait de manière prémonitoire les massacres des guerres mondiales à venir.

La première adaptation du roman de Wells fut radiophonique. Réalisée de main de maître par Orson Welles, elle déclencha un émoi considérable, les auditeurs ayant cru dur comme fer à une invasion extraterrestre. En 1953, Byron Haskin décide à son tour de se frotter à ce monument en réalisant un film moyen, mais qui avait fait sensation lors de sa sortie pour ses effets spéciaux et sa stimulation des peurs contemporaines. En pleine guerre froide, le réalisateur avait choisi de transposer sur grand écran les angoisses larvées de son époque : La planète rouge elle-même est une allusion on ne peut plus claire à la menace communiste et à l'apocalypse nucléaire.

Plus de 50 ans après, Steven Spielberg a repris le flambeau, pour nous offrir un film ahurissant, bien supérieur en qualité à son prédécesseur. Comme ce dernier, le remake 2005 de la Guerre des Mondes regorge d'effets spéciaux époustouflants, et s'est adapté aux craintes de notre temps. Les martiens de Steven Spielberg ne sont effectivement plus des communistes désireux de répandre leur idéologie aux quatre coins de la Terre, mais un ennemi insidieux, près à semer le chaos et la mort sur notre planète.

Dans le roman de Wells, les martiens envahissaient la planète bleue à bord de capsules spatiales, lancées depuis la planète Mars. Ici, les terribles machines de guerre des martiens sont déjà en place, cachées à l'insu de tous dans le sous-sol. Cette menace sournoise, tapie dans nos villes et nos sociétés, qui ne demande qu'à se réveiller pour libérer son potentiel de mort, est une allusion très nette aux cellules terroristes (allusion parfois trop appuyée : la carcasse d'avion écrasée près de la demeure familiale était-elle bien nécessaire ?). L'idée que les tripodes sont enterrés sous terre est en tout cas très originale, et donne naissance à une scène non dénuée d'ironie, ou l'imposant cratère crée par l'arrivée de la première capsule (tel qu'elle était mise en scène dans le roman ou le film de 1953) est remplacée par une minuscule trou dans le sol, autour duquel est amassée une foule quelque peu dubitative.

De tous les gens pressés autour de cette inoffensive fissure d'ou sortira pourtant l'enfer, nous ne suivrons la fuite éperdue que d'un seul. Le réalisateur adopte ici le point de vue du roman, qui n'était autre que le journal d'une extermination vécue par les yeux d'un anonyme pris dans la tourmente. Sauf qu'ici Ray Ferrier, un père divorcé et immature interprété par Tom Cruise, est accompagné de sa petite famille décomposée. Cette liberté par rapport au roman initial apporte un éclairage humain bienvenu, d'autant plus nécessaire qu'il permet de rendre toute l'ampleur de l'anéantissement auquel la race humaine est promise, mais finit par desservir le propos lors de l'épilogue.

Lorsque le film débute, Ferrier reçoit le temps d'un week-end la charge de ses deux enfants, sa fille Rachel et son fils Robbie. Un micro désastre dans l'emploi du temps de ce père égoïste, qui en annonce un autre d'un tout autre niveau.

Avec la Guerre des Mondes, Herbert George Wells, que beaucoup considèrent comme le père de la science-fiction moderne, inaugura aussi le roman catastrophe. Sur ce plan, force est de constater que Spielberg lui rend un hommage appuyé, et parvient à redonner ses lettres de noblesse au film catastrophe, un genre souvent décrié pour sa simplicité abrutissante. Servi par des effets spéciaux époustouflants, la Guerre des Mondes n'est qu'une longue succession de destructions. Prétexte parfait à une avalanche de scènes d'anthologie, toutes les calamités qui menacent l'homme semblent y figurer : dérèglements climatiques cataclysmiques (avec un cyclone en forme de vaisseau mère d'Indépendance Day), pannes d'énergie massives immobilisant la société, naufrages de navires dignes de celui du Titanic, destructions de villes dont les bâtiments s'effondrent comme des châteaux de cartes, et, pour finir, extermination de populations entières réduites en cendres et en lambeaux de vêtements. Avec une grande virtuosité et un sens aigu de la cruauté, Spielberg filme le désarroi abyssal de populations entières tentant d'échapper à leur propre destruction, et leur exode massif, véritable rivières humaines ou l'homme abandonne toute morale et intelligence pour se comporter comme une bête en furie.

Autre raison de ce réjouir de ce remake spielbergien, les fameux tripodes, maladroitement remplacés par des soucoupes volantes dans le film de 1953, font ici un retour pour le moins triomphal. Plus que les martiens, ils constituent véritablement le clou du spectacle. Dès leur déploiement et les premières salves de leur rayon désintégrateur, ils apparaissent comme la machine de mort ultime, douée d'un pouvoir colossal et que rien ne peut stopper. Certaines scènes, comme l'attaque du ferry ou le dénouement final dans Boston, rappellent furieusement les magnifiques illustrations d'Alvim Correa, sans doute l'artiste qui sut mieux que personne mettre en images le roman de Wells. D'autres, comme celle de l'avancée des tripodes sur le sol américain, dans une obscurité brièvement illuminée par les salves du rayon ardent et des explosions, auraient eu leur place dans le Terminator de James Cameron (l'exploration de la cave de la ferme par l'appendice robotique d'un tripode rappelle d'ailleurs également une scène d'Abyss). Certains plans sont si évocateurs que le spectateur ressent l'irrésistible envie de mettre le film sur pause, pour pouvoir se délecter de ses visions dantesques, aussi fascinantes que repoussantes.

Filmé avec cette étrange lumière blafarde et crépusculaire qui imprégnait déjà Intelligence Artificielle et Minority Report, et qui rend toute chose triste et déprimante, la Guerre des Mondes est un film noir, très noir. La seule autre couleur que Spielberg semble avoir ajouté à sa palette graphique est le rouge : celui du sang, des explosions, ou de ses étranges lianes organiques, qui se répandent tel un cancer à la surface de la Terre. Steven Spielberg a décidément une vision pessimiste du futur de l'humanité. Avec la Guerre des Mondes, l'innocence de E.T. et de Rencontres du troisième type semble bien loin. Ici, les extraterrestres massacrent des populations entières sans la moindre pitié, et quand ils se décident à épargner quelques humains, c'est pour leur faire subir un sort particulièrement atroce.

Ancré dans son époque, prenant et angoissant, fidèle au roman initial (jusqu'au dénouement, qui pourra peut-être en surprendre certains, et bien qu'il eut été préférable de montrer de véritables bactéries, et non pas des protistes), le film de Steven Spielberg possède de nombreuses qualités, mais n'est pas pour autant dénoué de défauts. Il est par exemple regrettable que les martiens eux-mêmes n'aient pas le charisme de leur tank de combat sur pattes. La scène de la ferme, ou le héros du film se trouve face à face avec les martiens (qui ne sont d'ailleurs jamais clairement identifiés comme tel) n'a pas la force à laquelle elle aurait pu prétendre. Sans doute parce que contrairement au début du 20ème siècle, le spectateur d'aujourd'hui est depuis longtemps habitué à voir des créatures insectoïdes à la peau grise dans les films et les séries de science-fiction, et que ces dernières ont perdues par la même occasion leur pouvoir horrifique. Il n'empêche, où sont donc les épouvantables poulpes à la tête atrophiée du roman de Wells ?

Malgré une bonne prestation, Tom Cruise n'arrive également jamais réellement à rentrer dans la peau de son personnage, un simple grutier pris dans le mælstrom de l'histoire, et à chaque instant, on a l'impression que Ray Ferrier va se transformer en héros sauveur de l'humanité. La dernière scène, particulièrement insipide, aurait valu d'être coupée au montage et aurait pu sans nul doute nous être épargnée. Sans rien apporter à la trame du film, elle amoindri considérablement la morale de l'histoire, tel qu'elle était présentée dans le roman. Cette dernière, percutante et originale, perd ici une grande partie de sa force, et l'abrutissant message sur les valeurs familiales, ultime refuge dans un monde en déliquescence, devient aussi insupportable que les cris stridents de Rachel Ferrier, la fille de Tom Cruise.

En réalisant une adaptation magistrale et fidèle de la Guerre des Mondes, Steven Spielberg prouve que le roman de H.G. Wells est intemporel, et que son sujet, l'implacable horreur d'une extermination massive et aveugle de l'homme, est universelle. La seule différence entre la fiction et la réalité est finalement minime : l'humanité n'a effectivement jamais eu besoin des martiens pour se livrer à la plus effroyable des exactions.

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